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7 La démotivation s'installe - 1986 - Mathieu 28, 20 - Je suis avec vous, tous les jours

Matthieu 28, 20 - Je suis avec vous, tous les jours.
La démotivation s'installe

La fin de l'été 1985, et le retour aux études
Après mon temps de travail à Val-d'Or, j'étais en mesure de payer mes études pour les deux sessions d’automne 1985 et hiver 1986. Je suis arrivé au Collège des dominicains à Ottawa très tôt un matin de septembre 1985, avant le lever du jour, ayant voyagé de nuit par autobus. J’ai attendu dehors, sur le trottoir en face du Collège. J'étais songeur, assis sur mes valises à attendre les premiers signes d'éveil de l’intérieur.  Un contraste se dessinait déjà entre l'optimisme confiant qui avait caractérisé mon arrivée de l'année précédente (septembre 1984), et l'appréhension, un certain malaise, nourri par des reflets d’opposition que j’avais noté au fil de mon séjour précédent.

J'ai décrit précédemment ce qui constituait des irritants, des contrariétés, ou encore des frictions qui pouvaient miner ma motivation à continuer vers le sacerdoce.  C'étaient très peu de choses en comparaison avec ce qui allait se produire au cours de la prochaine année scolaire. Je suis d’un tempérament rationnel. Je sais détecter une anomalie, quand quelque chose ne va pas.

Des cours d'appoint sur la bonne façon de prier
Un pattern avait commencé à se dessiner. Un premier aperçu de cela me fut servi comme suit : pendant un cours sur la résurrection de Jésus au mois de septembre 1985, un professeur avait ouvert une parenthèse durant le cours pour nous dire qu'il n'y avait pas de crédibilité à apporter à des événements où des gens ouvraient la Bible au hasard, en priant, car ce n'était pas de cette façon que les Écritures avaient été formées, donc il ne fallait pas les utiliser de cette façon.  Il me regardait droit dans les yeux en disant cela, et j'ai deviné qu'il avait peut-être entendu une ou des anecdotes que j'avais racontées à d'autres, car je ne lui avais jamais adressé la parole directement.  Mais il avait assez d'ouverture d'esprit pour rajouter que "évidemment, si l'Esprit Saint choisit d'agir de cette façon, c'est à lui de le faire".  Je trouvais qu'il avait apporté un élément de sagesse à ses propos, car il affirmait par cela que Dieu n'était pas borné à une seule et unique façon de nous parler, c'est-à-dire par une interprétation purement académique des Saintes Écritures. J'avais expérimenté, tout en priant, que l'initiative ne venait pas toujours de moi, lorsque je trouvais une réponse à une interrogation, une indication sur une direction à suivre ou encore un encouragement contenu dans un texte « arrivé par hasard ». Je n'avais pas vraiment tenu compte de l'attitude du professeur dans ce cas-ci, même s'il avait une très solide formation d'exégète du Nouveau Testament.

Une autre fois, dans un cours de Théologie morale, le professeur, un prêtre catholique, avait rajouté à son cours de ce matin-là une parenthèse pour dire que les personnes qui ouvraient leur Bible au hasard "en cherchant des révélations privées" se trompaient, que Dieu avait tout dit dans les Écritures, et qu'il n'y avait rien à rajouter.  Le professeur disait cela en me fixant des yeux, non sans agressivité et impatience pour toute expression au visage.  Je parlais très peu en classe, très rarement.  Pourtant, il avait pris l'initiative de me confronter sans même que j'aie ouvert la bouche ce matin-là.

Il y a eu au moins quatre autres occasions où des professeurs différents avaient pris l'initiative de me corriger dans mon erreur et m’offrir leur expertise sur la façon de prier et de ne pas prier.  Comme eux détenaient la vérité sur Dieu, ils connaissaient ses limites et ses manies, et ils pouvaient donc me conseiller quoi faire et ne pas faire lorsque je le priais.  Il semblait que le fait d'ouvrir les Saintes Écritures en croyant que Dieu entendait ma prière, et souvent sans même que je demande une réponse ou un conseil, constituait une déviation grotesque de ce qu'était la vraie prière.  Imaginez : l'Esprit-Saint qui prendrait la peine de répondre à une personne en prière!

J'écris ces lignes avec un ton sarcastique, mais ce n'est rien à comparer aux performances théâtrales qui m'ont été livrées en pleine classe. Un professeur, pour illustrer la stupidité des gens qui faisaient cela, avait pris sa Bible et l'avait ouvert au hasard, en mimant et en gesticulant de façon exagérée, pointant un mot au hasard avec son doigt, et, en faisant des grands yeux comme s'il était tout ébloui, tout émerveillé de ce qu'il avait trouvé. il nous a lu le mot sur lequel il était arrivé.  Par pur hasard, le mot qu'il a lu était "Dieu".  Tout en faisant cela, il m'a regardé en plein visage, et seulement moi, pas un autre étudiant.  Le ton était agressif, l'attaque était très dirigée, très personnelle.

Un malaise fait surface
J'avais suivi un cheminement spirituel que je tenais pour très précieux.  Ce cheminement m'avait conduit à mes cours au Collège des dominicains.  Et pourtant, y étant parvenu au prix de nombreux sacrifices personnels (je devais mettre mes énergies et mon temps pour le financement et la réussite de mes études, et ce, tout en subissant les moqueries qui sont lancées gratuitement, lorsqu'on navigue à contre-courant) et en arrivant au Collège avec pour toute possession matérielle que quelques valises contenant mes vêtements et mes livres, et un compte en banque pour payer ma première année d'études, sans avoir quêté un sou à qui que ce soit, je me retrouvais dans des classes où les professeurs se faisaient un devoir de se moquer de ce genre de cheminement. Devais-je faire une espèce de procès pour déterminer qui avait raison, moi avec un itinéraire qui faisait rire le monde, ou eux avec tous leurs beaux diplômes et leurs prestigieuses réputations de savant professeurs.  Le conflit n’avait pas lieu d’être. J'étais aux prises avec un dilemme sans solution. Le dégoût de l’expérience avait pris naissance, et prenait de l’expansion. Par prudence, j’évitais par la suite de partager sur mon expérience personnelle. Il s'est entamé au cours de l'automne un difficile exercice mental où je cherchais une raison de croire que je ne m'étais pas trompé lorsque j'ai cru que Dieu m'appelait à son service, en tant que prêtre. Je vivais de moins en moins souvent des moments de joie dans l'espérance que Dieu me conduisait vraiment. L’enthousiasme était disparu.

Le désenchantement prend racine et domine
Dans les premiers mois de 1986, les périodes de désenchantement revenaient de plus en plus souvent. Rarement expérimentais-je les moments de joie intérieure dans lesquels je vivais il n'y avait pas tellement longtemps.  Je ne pense pas pouvoir identifier une unique source de ce découragement.  Au fait, il y avait l'enjeu d'un ensemble de facteurs.  

Parmi les causes que je peux dire mineures, il y avait cette constatation que je n'avais pas un impact très grand dans mon entourage, disons la parenté et les amis.  Mais il y a un dicton biblique qui dit que nul n'est prophète dans son pays.

Une autre cause de découragement vient du fait que je vivais au niveau spirituel une expérience qui me semblait trop unique, en ce sens que, parmi les gens "appelés par Dieu" pour une vocation religieuse, le nombre de ceux dont l'expérience personnelle ressemblait à la mienne était trop restreint.  Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les éléments qui faisaient que j'avais été encouragé à poursuivre ma démarche vers le sacerdoce et que je croyais communs à tous, (signes, prophéties et événements significatifs) m'apparaissaient maintenant comme une cause d'isolation à l'intérieur du Collège des Dominicains.  Par contre, cela pourrait s’expliquer par la Prophétie, dite au matin du 27 mai 1984, qui me disait que j'étais appelé à vivre une spiritualité solitaire, ceci dans le but de me faire partager une intimité avec Jésus.  Je dois admettre que le souvenir de cette Prophétie m'était d'un grand soutien.  Je m'efforçais, pendant les moments de découragement, de me rappeler les jalons et les faits marquants du chemin parcouru jusque-là, même si la réalité actuelle me semblait ingrate par moments.

La question du célibat chez les prêtres
Un élément majeur qui me contrariait fut la question du célibat pour les prêtres.   Au départ, il allait de soi que le sacerdoce et le célibat ne faisaient qu’un, en raison de la tradition établie, et je l'acceptais de plein gré.  Par contre, en approfondissant les études au niveau de l’histoire ecclésiale, il devenait de moins en moins évident que c’était une exigence demandée, si l’on tient compte des origines de l’Église et de l’activité missionnaire des apôtres, et des choix effectués par les Églises chrétiennes non-latines.

Pour ma part, j'avançais dans la foi vers ce à quoi Dieu m'appelait.  Je croyais, et je crois encore, qu'une personne qui se tient à l'écoute de Dieu, à sa recherche, se fait conduire par l'Esprit, pour autant que toute l'expérience soit sincère et honnête. Je croyais aussi, parce que les gens de bonne foi qui cherchent Dieu se trouvent sous la conduite d'un même Esprit, qu'une unité se cristalliserait tôt ou tard au niveau de leur perception de la volonté de Dieu.  Je croyais aussi que le célibat consacré à Dieu contribuerait à renforcer ce lien d'écoute entre l'Esprit et le disciple.  Considérant toute la dissension que j'ai observée à l'intérieur de l'Église, les résultats du célibat comme moyen de prière et d'écoute ne m'impressionnaient pas du tout, (par contre, je ne connais pas le degré de conformité réel de chacun – une rumeur bien fondée dit que cela se situerait autour de 50% chez les prêtres. Lire Richard Sipe sur ce sujet). Je dois avouer que la perspective de vivre le restant de ma vie en vieux garçon ne m'enthousiasmait pas, et le fait que je me trouvais alors dans la vingtaine ne contribuait en rien à rendre la demie féminine de la création répugnante.  Mais il faut tout dire.  D'une part, il reste que les filles m'attiraient.  D'autre part, je savais aussi par expérience que je pouvais vivre la continence sans aucune séquelle affective ou psychique, en autant que la démarche soit requise et justifiée. Au fait, j’ai le souvenir que la chasteté était étonnamment facile à vivre, en autant que cette abstinence serve un but. Toutefois, lorsque l’on a l’impression de vivre la chasteté pour rien, là, la perspective change, et radicalement. Le « don de soi » est entaché de doute, et un doute persistant éteignait la joie de l’expérience.

Un problème de fond
Le problème qui me tracassait le plus au cours de cette période en fut un sur une question de fond, dont des symptômes apparaissaient dans des questions de forme.  Je m'explique : je croyais sincèrement que des gens qui se gardaient d'une façon honnête et sincère à l'écoute de l'Esprit Saint seraient conduits tôt ou tard à une uniformité dans leur croyance théologique et leur connaissance de Dieu.  Ce n’est pas ce que j’observais.

Est-ce que l'Esprit Saint veillait à ce qu'ils soient guidés dans leur recherche, et aussi dans leur responsabilité en tant que professeurs?

Est-ce que moi-même je pouvais affirmer que j'avais raison, en situation de conflit, alors qu’eux disaient prier tout autant?

Se pouvait-il qu'il s'était développé un phénomène où nous priions tous comme devant un miroir, et que ce qui émanait de notre cœur et de notre intelligence était tout simplement un reflet de notre personne, sans implication divine?

Que se passait-il, vraiment? Chose certaine, quelque chose n’allait pas.

Y-avait-il un autre élément qui influençait les actions, qui rendait la foi par apparence moins universelle, plus personnelle, subjective, voir même faussée?

Durant l'année scolaire 1985-86, je devais continuellement refaire l'exercice mental de chercher à concilier ce que je vivais dans mon cheminement personnel, en lien avec les émotions par lesquelles je passais à cause de mes cours.

Quand la démotivation s'installe, les cours de Théologie deviennent très ennuyeux, sans vie.  Je me so
uviens que je me présentais en classe et que, tout en écoutant l'introduction du cours pour la journée, je me disais intérieurement : "Aujourd'hui, mon professeur, donne-moi de la matière à perdre la foi complètement, et je pourrai ensuite abandonner pour de bon ce projet de devenir prêtre." Avec cet état d'esprit, la perspective du don total en tant que prêtre ne me souriait guère.

La fin de l'année scolaire

En avril 1986, j'ai complété le marathon de révision des notes de cours pour les examens de fin d'année, mais je devais m'efforcer de trouver la motivation de m'asseoir pour étudier.  La passion des études s’était évaporé.  Le beau temps du mois d'avril à Ottawa m'attirait plutôt à aller faire du jogging ou à prendre des marches. Je trouvais l'expérience des études ennuyante, et je me trouvais souvent distrait, surtout en étudiant.

L'idée du célibat perpétuel ne m'attirait pas du tout.  Je crois que ce fut un point majeur qui faisait que j'avais alors des hésitations, car ma foi ne fut pas à son plus fort, au printemps de 1986, et l'expérience, telle que je l'ai vécue, m'avait bousculé plus qu'un peu.  Le contraste entre ce que je ressentais intérieurement à mon arrivée au Collège à l'automne de 1984 et mes sentiments lors de mon départ en avril 1986 fut énorme, et moi-même j'arrivais à peine à croire à la tournure que l'expérience avait prise.

Et j'avais arrêté de demander à Dieu de me donner des signes.

La remise en question s'amplifie
Je suis arrivé à Val-d'Or, en théorie pour travailler durant les mois d'été.  Ma motivation se détériorait de jour en jour. Je remettais en question ma démarche vers le sacerdoce.  Je me souviens que je vivais cette remise en question en silence. Je vivais une espèce de dégoût de l'expérience, peut-être parce que je me suis mis à me dire que j'avais suivi des illusions, et que je me préparais à être malheureux, à vivre une attente basée sur un faux espoir.  Mais en même temps, je savais que je n'avais pas rêvé ce qui s'était produit au cours des années 1983-84-85.  Mais le fait demeure que ma motivation était presque entièrement disparue.

Comme je ne savais pas quoi faire de mes projets d'avenir, au mois de mai 1986 j'ai prié une neuvaine à Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, lui demandant de m'obtenir la grâce de découvrir le vrai sens de ma vocation, de savoir où j'aurais avantage à m'orienter si je voulais que ma vie se réalise selon ce que Dieu voudrait pour moi.  Je vivais encore cette aridité, mais je réussissais quand même à prier.  A la fin de la neuvaine, une de mes tantes m'a amené une médaille frappée avec une image de Sainte Thérèse, et elle m'a dit que cela lui avait été remise par une cousine lointaine qui lui avait demandée de me la donner.  C'était une femme priante, pieuse, et ni elle ni ma tante ne savaient que je priais alors une neuvaine à Sainte Thérèse, ma première neuvaine à elle depuis un peu plus de deux ans.

Mère Térésa (en personne!)
Un soir, au début de juin 1986, j'ai reçu un appel téléphonique de ma sœur qui demeurait à Montréal.  Elle m'a informé que Mère Térésa serait à Montréal le 12 juin 1986, et qu'elle y donnerait une conférence lors d'un déjeuner avec le public.  Ma sœur avait reçu d'une de ses amies deux billets d'entrée pour ce déjeuner, et elle me demandait si j'étais intéressé à y assister. J'étais en plein milieu d'une période de remise en question sans précédent, et je savais qu'il ne me ferait pas de tort d'écouter ce que Mère Térésa aurait à nous dire.

Je me suis donc rendu à Montréal en soirée du 11 juin.  Au matin du 12 juin 1986, ma sœur et moi nous nous sommes levés très tôt pour arriver à la messe à laquelle assisterait Mère Térésa avec les convives du déjeuner.  La messe se célébrait à la cathédrale «Marie, Reine du Monde», situé au centre-ville de Montréal.  Malgré l'heure matinale où nous sommes arrivés à l'église, les bancs étaient tous remplis et nous avons donc assisté à la messe, debout dans une allée.

Je ne savais pas où dans l'église Mère Térésa se trouvait.  A la communion, ma sœur et moi sommes avancés vers un prêtre qui distribuait la communion non loin de nous.  Rendu vers l'avant, j'ai remarqué plusieurs photographes qui pointaient leurs caméras vers un même endroit.  Je me suis tourné la tête pour voir sur quoi ils se miraient, et c'est à ce moment que j'ai aperçu Mère Térésa, à environ une quinzaine de pieds d'où je me trouvais.

Elle était à genoux, à son banc parmi le peuple, la tête baissée, en prière, totalement absorbée dans sa relation avec Dieu, sans accorder la moindre attention aux caméras qui la posaient.  Elle avait communié peu de temps auparavant, et la vue de cette femme, totalement donnée à Dieu dans le service aux plus pauvres parmi les pauvres, constitue une des images les plus édifiantes que j'ai pu voir au cours de ma vie.  Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'elle sera éventuellement canonisée par l'Église.  Je me trouvais en présence d'une Sainte authentique, d'une personne qui vivait à fond le message évangélique qui dit d'aimer son prochain autant que soi-même.  Je l'ai regardée pendant quelques secondes, ébloui par la piété qui se dégageait de la prière silencieuse que je devinais très profonde.

Après la messe, la foule s'est rendue dans un hôtel avoisinant pour le déjeuner et ensuite pour la conférence de Mère Térésa.  Elle nous a parlé pendant un peu plus d'une heure.  J'ai reconnu dans ce qu'elle nous disait ce que ma foi m'avait enseigné.

Elle avait abordé la question des vocations pendant quelques instants.  Elle avait dit que c'était une grande grâce que d'avoir un enfant qui se consacre entièrement au service de Dieu dans une vocation religieuse.  Le fait d'entendre cela de Mère Térésa, alors que je me trouvais dans la même salle qu'elle, m'a ému.  La flamme n'était pas complètement éteinte.

Je portais en moi le souvenir de mon appel, mais je portais aussi le souvenir de l'opposition qu'on manifestait ouvertement contre ma façon de prier, de croire que non seulement Dieu m'entendait, mais aussi qu'il veillait à me répondre.  Je ne crois pas en un Dieu de silence.  S'il ne donne jamais de signes de son existence ou encore des preuves de la véracité des enseignements de Jésus, alors j'aurais de sérieuses raisons de douter, et au mieux, je le considérerais comme un Dieu froid, lointain, insouciant de notre condition.  Bien qu'un ensemble d'éléments avait réussi à faire refroidir mon élan de foi qui me portait vers le sacerdoce, je savais que tout était encore possible, que rien ne s'était décidé encore.
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